• Qu'est-il arrivé aux Tsiganes en France pendant l'Occupation ?

     

    Camps d'internements sous l'occupation

     

    Tout d’abord, qui sont les tsiganes?

    Il y a les dénominations internes (comme Rom), et les dénominations externes, que les non-Tsiganes utilisent pour désigner les Tsiganes, comme Romanichel, ou encore Bohémien.  Ce dernier terme renvoit par exemple aux lettres de protection qui étaient accordées par les rois de Hongrie, de Pologne et de Bohême.

    Les Gitans –Gypsi en anglais, Gitanos en espagnol (qui se nomment eux-mêmes Kalé)- vivent en Espagne et dans le sud de la France, et représentent environ 10 % des Tsiganes selon le collectif Romeurope.

    Les Sinté, ou Manouches en français, se sont plutôt établis en Italie, France ou dans les régions germanophones, le Bénélux et certains pays nordiques, et représentent environ 4 à 5 % des Tsiganes, selon la même association.

    Les Roms, terme signifiant homme en romanès. Il s’agit là encore d’un terme générique, mais, cette fois, endogène, c’est-à-dire employé par les Roms eux-même. Il a été choisi en 1971 par des associations d’Europe de l’Est, comme l’Union romani internationale, pour remplacer celui de Tsigane, considéré comme péjoratif.

     

     

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    Qu'est-il arrivé aux Tsiganes en France pendant l'Occupation ?

      

    La question suscite rituellement gêne et confusion.

     

    Car il n'y a pas de réponse précise.

     

    La gêne vient du constat régulier que le sort de ces populations, dont la mémoire est plus orale qu'écrite, n'a guère éveillé l'intérêt des chercheurs, de l'Etat ou des hommes politiques. Le sentiment de culpabilité que provoque cette indifférence entraîne souvent, à son tour, le réflexe consistant à associer les Tsiganes à la tragédie des juifs de France.

    camps-tsiganes-2  

    Cette méconnaissance favorise la confusion:

     

    à défaut d'études sérieuses, le flou et les approximations règnent.

     

    Depuis des années, les rares chiffres évoqués proviennent des mêmes sources et des mêmes auteurs.

     

    Il était ainsi admis que 30 000 Tsiganes avaient été internés entre 1940 et 1944 dans des camps de Vichy et que de 15 000 à 18 000 d'entre eux étaient morts en déportation .


    Ces chiffres, démesurés, sont faux.

     

    Cette certitude provient de la première étude d'ensemble effectuée en France. Réalisé par le CNRS (Institut d'histoire du temps présent), ce travail est une commande officielle du secrétariat d'Etat aux Anciens Combattants et Victimes de guerre, du secrétariat général à l'Intégration et de la Fondation pour la mémoire de la déportation.

      

    L'administration des Anciens Combattants, après des dizaines d'années d'ignorance, sinon d'indifférence, souhaitait enfin disposer du minimum de données fiables et sérieuses sur la façon dont l'Etat français traita les Tsiganes de 1939 à 1946.

     

     

    L'historien chargé de cette étude, Denis Peschanski, a pu travailler sur les archives françaises et allemandes, en collaboration avec Marie-Christine Hubert

    et Emmanuel Philippon.

     

     

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    article de Madame Anne Tempelhoff  

    1/ Allemagne

    Depuis la fin du XIXème siècle, les Tsiganes allemands, majoritairement sédentaires, étaient devenus l’objet de toutes les attentions de ceux qui dénonçaient le « fléau tsigane » (anthropologues, linguistes, folkloristes) et notamment des services de polices qui entreprirent de les recenser et de les mettre sous étroite surveillance.

    Les nazis achevèrent de fédérer les différentes législations anti-tsiganes des Länder, assimilèrent les Tsiganes aux asociaux, ce qui leur permit de toucher les sédentaires, et mirent au point une définition raciale des Tsiganes devant permettre l’éradication définitive du « fléau tsigane ».
    Dès 1933, ils sont, ainsi que les handicapés, stérilisés (lois d’hygiène raciale).
    En 1935, ils sont exclus du corps électoral.

    Les Nazis définissant la citoyenneté allemande d’après des critères raciaux, entreprirent de définir racialement les Juifs et les Tsiganes afin de les exclure de cette citoyenneté. Le Centre de recherches en hygiène raciale et biologie des populations, créé en 1936 au sein des Services de Santé du Reich, mais dépendant du ministère de l’Intérieur, et dirigé par le docteur Ritter, reçut la mission de recenser tous les Tsiganes du Reich en utilisant l’anthropométrie et la généalogie.

    En 1944, 30 000 expertises avaient été établies ; la quasi-totalité des Tsiganes du Reich avaient été recensés et fichés.
    Les données accumulées lors de ces expertises permirent au docteur Ritter d’établir une classification précise des Tsiganes en août 1941.

    « Z (Zigeuner) : Tsigane (c’est-à-dire de véritable et pur sang tsigane).

    « ZM + ZM (+) (Zigeunermischling) : Plus qu’à moitié tsigane (c’est-à-dire métissé, mais au sang tsigane prédominant).

    « ZM (Zigeunermischling) : Semi-tsigane (à part égale de sang tsigane et de sang allemand). Cette catégorie se subdivise elle-même en deux sous-groupes : 1) « ZM de premier degré », dans le cas où l’un des parents est pur tsigane et l’autre allemand. 2) « ZM de second degré », dans le cas où l’un des parents est « ZM du premier degré » et l’autre allemand.

     « ZM_ ou ZM (_) (Zigeunermischling) : Plus qu’à moitié allemand (c’est-à-dire métissé, mais à sang allemand prédominant).

    « NZ (Nicht-Zigeuner) : Non-Tsigane (personne à considérer comme étant de sang allemand). »

    Le Centre de recherches en hygiène raciale considérant qu’une majorité des Tsiganes était en fait des métis (Mischling) concluait qu’ils étaient des asociaux par leur mode de vie et une race hybride par leur métissage biologique, ce qui impliquait qu’aucune « rééducation » n’était possible. L’équipe du docteur Ritter proposait d’ailleurs de tous les stériliser pour solutionner la question tsigane.

    Peu à peu, les Tsiganes subirent le sort réservé aux Juifs : les mariages mixtes furent interdits, les enfants exclus de l’école, les adultes de l’armée, les travailleurs soumis à un impôt spécial, etc.

     

      tsiganes-portraits

     

    sources de cette partie d'article - 

    http://www.kedistan.net/2015/08/28/tsiganes-de-victimes-expiatoires-a-intouchables/

     

     

    En juillet 1936, les 600 Tsiganes de Berlin, dont la présence était indésirable pendant les Jeux Olympiques, furent internés dans un camp situé à la périphérie de la ville. Le « Décret pour la lutte préventive contre l’infestation tsigane » du 8 décembre 1938 ordonnant leur sédentarisation pour faciliter leur recensement fut interprété comme « signifiant qu’à l’avenir tous les Tsiganes devaient être logés dans un camp ».

    berlin-tsiganes

    Ces camps étaient de véritables camps d’internement : ils étaient entourés de barbelés, gardés par un gardien armé, les Tsiganes ne pouvaient en sortir sans autorisation et étaient soumis au travail forcé. Ils étaient d’autant plus obligés de se soumettre à cette obligation que le travail était la condition sine qua non pour obtenir une allocation des services sociaux, allocation qui leur permettait de se nourrir, l’administration ne le faisant pas. Ces mesures touchaient principalement les nomades et les semi-sédentaires.

     

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    Le dépouillement systématique des fonds de plusieurs dizaines de départements dans lesquels sont déposées les très riches archives des camps d'internement a été complété par l'étude des dossiers de l'Inspection générale des camps conservés aux Archives nationales.

      

    Leur travail dresse ainsi une première synthèse (3) des procédures de contrôle et d'exclusion des Tsiganes, à travers les traces précises que sont les rapports et circulaires des préfets, les procès-verbaux de gendarmerie et les rapports de chefs de camp et de médecins.


    Dès la déclaration de guerre, en septembre 1939, les Tsiganes sont la cible des traditionnelles mesures d'état de siège - visant les populations "peu sûres" - prises par le gouvernement. Un décret-loi du 6 avril 1940 interdit la circulation des "nomades" (tels qu'ils ont été définis par une loi de juillet 1912) sur la totalité du territoire métropolitain.

      

    Ils doivent se déclarer dans les quinze jours à la brigade de gendarmerie la plus proche et sont astreints à résider dans une localité désignée par le préfet dans chaque département. Ces mesures reposent sur l'équation nomade = espion, comme le souligne alors un rapport au président de la République: "En période de guerre, la circulation des nomades, individus errants, généralement sans domicile, ni patrie, ni profession effective, constitue, pour la défense nationale et la sauvegarde du secret, un danger qui doit être écarté.

      

    Les incessants déplacements des nomades leur permettent de surprendre des mouvements de troupes, des stationnements d'unités, des emplacements de dispositifs de défense, renseignements importants qu'ils sont susceptibles de communiquer à des agents ennemis."


    Trois semaines plus tard, le ministre de l'Intérieur envoie une circulaire aux préfets pour qu'ils choisissent les communes d'assignation à résidence en dehors des agglomérations importantes. Recommandant aux préfets d'opter pour des zones où les nomades puissent trouver du travail, il ajoute:

      

    "Ce ne serait certainement pas le moindre bénéfice du décret qui vient de paraître s'il permettait de stabiliser des bandes d'errants qui constituent, au point de vue social, un danger certain et de donner à quelques-uns d'entre eux sinon le goût, du moins les habitudes du travail régulier."

      

    La réaction à ces mesures peut être résumée par le réalisme cynique qu'exprime dans un de ses rapports le commandant de la gendarmerie de Mayenne: "Il n'est pas douteux que la décision consistant dans la suppression de toute circulation de ces indésirables sur le territoire sera très bien accueillie par toute la partie saine de la population, sauf, cependant, par celle dont la localité aura été désignée comme lieu de séjour." Il s'agit, là encore, de l'oeuvre de la IIIe République, quelques semaines avant l'invasion allemande et la défaite.

     


    L'occupant manifeste immédiatement sa volonté d'éloigner des côtes de l'Atlantique les éléments jugés douteux, à savoir les nomades, les juifs et les ressortissants de nations ennemies (Belges, Polonais, Grecs, Néerlandais). Dès l'été 1940, le camp d'internement de Beau-Désert, à Mérignac (Gironde), est utilisé à cet effet et, à l'automne, les nomades sont refoulés des côtes vers l'intérieur du pays, notamment en Indre-et-Loire, au camp de La Morellerie.

      

    Le 4 octobre, un pas de plus est franchi: le commandement militaire allemand pour la France décide que "le franchissement de la ligne de démarcation vers la zone occupée est interdit" aux Tsiganes et que ceux qui se trouvent dans cette zone "doivent être transférés dans des camps d'internement surveillés par des policiers français".

      

    L'internement est donc une volonté allemande; sa mise en oeuvre sera une tâche administrative française.


    En zone sud, sous le contrôle direct de Vichy jusqu'en novembre 1942, la politique à l'égard des Tsiganes se résume essentiellement à l'application du décret-loi d'avril 1940 voté par la IIIe République finissante. Les termes "nomades" ou "Tsiganes" n'apparaissent cependant jamais dans les textes de propagande vichyste qui stigmatisent l' "anti-France", responsable, selon elle, de la défaite (étrangers, juifs, communistes, francs-maçons).

      

    Mais cette politique de regroupement et d'assignation à résidence suscite l'hostilité et les récriminations des populations, les attitudes de rejet étant exarcerbées par la crise, croissante, du ravitaillement. Aucun camp ne sera donc ouvert pour des nomades en zone sud, à une exception près.

      

    Au printemps 1942, dans une optique d'intégration paternaliste, le régime décide d'ouvrir un centre où ils pourraient exercer leurs activités traditionnelles dans un cadre familier, à Saliers, en haute Camargue, et dans des bâtiments imitant le style local (ils serviront, après guerre, de décors au "Salaire de la peur", de Clouzot). Sa direction, qui relève du Service social des étrangers (organe officiel de l'Etat français, mais infiltré par des résistants), sera confiée à un quaker expulsé d'Allemagne en 1933, qui menait parallèlement actions légales et clandestines, et sera même interné en avril 1944.


    Les conclusions des auteurs du rapport sur les motivations de la politique de Vichy en zone sud sont nuancées: les Tsiganes ne constituent pas une cible prioritaire de la politique d'exclusion et l'internement, qui frappe de façon massive d'autres populations, ne leur est pas appliqué (l'exception du camp de Saliers relevant d'une politique de sédentarisation qui dépasse les enjeux et la période de la guerre).

      

    En zone nord, internés à la demande des Allemands, leur sort n'en est pas moins dramatique, mais, du côté français, "les marques d'exclusion relèvent moins des procédures étatiques centrales que des réactions et des initiatives ou des réflexes locaux et régionaux de la population ou de responsables administratifs".


    Le traitement des archives des camps et de l'Inspection générale des camps permet aux auteurs du rapport une première estimation fine du nombre de Tsiganes internés sous l'Occupation: "Nous estimons à environ 3 000 le nombre de Tsiganes internés une ou plusieurs fois en France, toutes zones et toutes périodes confondues, entre 1940 et 1946." Soit dix fois moins que le chiffre, généralement évoqué, de 30 000 internés. 27 camps servirent à l'internement de Tsiganes, 22 leur étant réservés.

      

    Leur taille varie, abritant quelques dizaines de personnes, tel celui de Rennes, ou plus de 1 000, comme le plus important, celui de Montreuil-Bellay (Maine-et-Loire), près d'Angers.

      

    Outre l'inégalité de répartition entre la zone sud et la zone nord, où se trouve la quasi-totalité des camps, ceux-ci sont essentiellement concentrés dans l'ouest et le centre-ouest de la France, où furent refoulés beaucoup de nomades, après la débâcle. Sous la responsabilité des préfets, les camps sont dirigés et surveillés principalement par la gendarmerie. Mais peu d'officiers, même à la retraite, sont volontaires pour ces fonctions, et la préfecture en est parfois réduite, comme à Jargeau (Loiret), à nommer des douaniers.


    A l'aide des archives préfectorales et des rapports d'inspection sanitaire, Denis Peschanski, Marie-Christine Hubert et Emmanuel Philippon ont pu reconstituer les conditions de vie des internés dans des lieux qui n'étaient pas, la plupart du temps, destinés à cet usage, qu'il s'agisse d'un château, comme au camp de La Morellerie, près de Chinon, d'anciennes salines royales, comme à Arc-et-Senans (Doubs), d'un ancien camp de réfugiés espagnols, comme aux Alliers, dans la Charente, d'une ancienne forge, comme à Moisdon-la-Rivière, en Loire-Atlantique, d'un circuit automobile, comme à Linas-Montlhéry, dans l'actuelle Essonne, d'une ancienne verrerie, comme à Coudrecieux, dans la Sarthe, ou d'un ancien camp de soldats anglais, comme à Mulsanne, dans la Sarthe. Les autorités elles-mêmes relèvent l'inadaptation de ces sites.

      

    L'Inspection générale des camps souligne ainsi que la plupart des baraquements du camp des Alliers "sont dans un état de délabrement extrême et ne peuvent constituer, même pour des nomades, qu'un abri absolument insuffisant".

      

    Le froid est tel, en janvier-février 1941, dans les hangars ouverts à tous les vents du camp de Moisdon que les Tsiganes seront transférés dans un camp voisin, après une succession impressionnante de décès. A Linas-Montlhéry, camp improvisé en quelques heures en novembre 1940, c'est l'administration militaire allemande elle-même qui demande aux Français d'assurer de meilleures conditions d'internement. Même à Saliers, dans le seul camp de la zone sud, construit dans le style camarguais pour des Tsiganes, sans clôture, avec église et infirmerie, la situation dégénère vite quand il faut loger deux fois plus de personnes que prévu, pour l'essentiel des Tsiganes expulsés d'Alsace par les Allemands et "accueillis" provisoirement par Vichy dans les camps de Rivesaltes et du Barcarès. Pourtant, ces situations émeuvent rarement les populations locales.

      

    Au contraire, beaucoup protestent contre les moyens qui sont accordés aux nomades - le préfet du Loiret s'en faisant l'écho, en août 1941, à propos du camp de Jargeau: "Il ne serait pas logique que des aménagements superflus dans un camp de 600 nomades, en arrêtant la réalisation d'autres projets, tels que la construction ou la réparation d'églises, de mairies, d'écoles (...), privent la population laborieuse de nombreuses communes du département d'un bien-être auquel elle est en droit, par son travail, de prétendre légitimement."


    En période de guerre et de pénurie, cet abandon et cette marginalité ont des effets redoublés sur la vie quotidienne des internés: sous-alimentation, hygiène catastrophique, morbidité et mortalité élevées.

      

    Et, à la différence d'autres catégories d'internés, les Tsiganes ne disposent pas des aides de la famille (intégralement internée) ni des oeuvres d'entraide, pratiquement absentes pour eux. En mars 1942, l'inspecteur général de la santé note, dans son rapport sur le camp de Moisdon, que la ration alimentaire distribuée au mois de janvier ne dépassait pas 1 400 calories, "c'est-à-dire 300 calories de moins que le minimum indispensable, au-dessous duquel des troubles graves peuvent se produire". Les moyens de chauffage et combustibles manquent cruellement, notamment au cours des deux premiers hivers - très durs - de l'Occupation.

      

    Constatant que les poêles attendus ne sont pas arrivés à Montreuil-Bellay, le directeur régional des services économiques propose, en novembre 1942, au préfet d'offrir... deux ballons de foot aux enfants du camp, pour qu'ils se réchauffent. L'idée sera retenue. Au camp des Alliers, un rapport signale, en décembre 1941, que les internés couchent sur de simples grabats parce qu'ils ont brûlé leurs châlits. Un an plus tard, un autre rapport signale que la literie a dû être renouvelée à trois reprises, et qu'à trois reprises elle a été brûlée. A Montreuil-Bellay, ce sont les sabots fournis par la préfecture qui servent de combustible.


    Dans ces conditions, les maladies ne cessent de faire des ravages, d'autant plus que les enfants représentent près de 40% des internés. Pendant l'hiver 1940-1941, la situation est dramatique au camp de Moisdon, et le capitaine de gendarmerie alerte le sous-préfet: "J'ai l'honneur de vous rendre compte que les funérailles des trois enfants décédés au camp dans les conditions que je vous ai exposées téléphoniquement ont eu lieu dans la journée du 4 courant (...). L'émotion causée par ces trépas rapprochés se calme lentement (...).

      

    Toutefois, la question reste entière; si des améliorations sensibles ne sont pas apportées, de nouveaux décès sont inévitables." Au camp de Montreuil-Bellay, 57 internés meurent de septembre 1942 à février 1943. La plupart sont des clochards de Loire-Atlantique dont la préfecture s'est débarrassée en les internant avec les nomades. Sans famille, privés d'alcool, ils subissent l'internement dans les pires conditions, alors que le camp est surpeuplé.

      

    L'étude précise de Jacques Sigot sur Montreuil-Bellay a permis d'établir qu'entre novembre 1941 et janvier 1945 une centaine d'internés (dont deux tiers de clochards) sont morts, sur les 1 500 personnes passées dans le camp. Les évasions sont rares, car les Tsiganes sont internés par familles entières, et ceux qui tentent leur chance sont souvent repris, comme le soulignent les auteurs du rapport: "Le regard de la population, regard qui se détourne ou regard qui dénonce, constitue le meilleur instrument de contrôle social, bien plus efficace que des barbelés pour limiter les possibilités d'évasion."

     


    La situation d'abandon des Tsiganes est totale, car même les oeuvres de bienfaisance qui interviennent dans les camps de la zone nord, comme le Secours national ou la Croix-Rouge, se désintéressent de leur sort. Les rares aides notables et dévouées viennent de quelques assistantes sociales, de prêtres et de religieuses, à titre individuel ou, plus rarement, collectif. Il faut nommer, par exemple, l'abbé Jollec, qui s'est démené pour les internés de Montreuil-Bellay (avant de se voir interdire l'entrée du camp par le préfet), et le père jésuite Fleury, qui s'est dévoué pour ceux du camp de Poitiers et qui fondera, après guerre, l'Aumônerie générale des Gitans.

      

    Plus de 200 enfants de Saliers seront cependant pris en charge par l'Assistance publique de Marseille.

      

    A ce bilan catastrophique de leurs conditions d'internement sous l'Occupation, l'enquête du CNRS ajoute cependant une révélation importante: les Tsiganes de France échappèrent largement aux déportations vers les camps d'extermination allemands.

     


    En Allemagne, parmi les premiers exclus des lois de 1935 sur la "protection du sang allemand", les Tsiganes sont bientôt visés par le décret sur la "lutte contre le fléau tsigane", puis par l'assignation à résidence systématique, avant les premières déportations à l'Est, en mai et juin 1940.

      

    Un décret de Himmler de décembre 1942 ordonne ensuite la déportation des Tsiganes allemands à Auschwitz, avant que d'autres décrets élargissent la mesure à l'ensemble des territoires occupés par le Reich. Le premier convoi arrive à Auschwitz-Birkenau le 26 février 1943.

      

    Dans les dix-sept mois que dure la vie du camp, ils sont près de 12 000 à y mourir, dont 2 897 dans la nuit du 1er au 2 août 1944, quand le camp est liquidé. Des milliers d'autres sont gazés, également en Pologne, à Chelmno, et plus encore sont assassinés lors des massacres effectués par les Einsatzgruppen et la Wehrmacht. Aucun bilan précis n'a pu cependant être établi de l'extermination des Tsiganes en Europe.


    En revanche, l'enquête du CNRS fait le point sur les victimes tsiganes de France. Un seul convoi de 351 Tsiganes, raflés qui en Belgique, qui à Arras, Roubaix et Hénin-Liétard, à l'initiative du commandement militaire allemand de Bruxelles (auquel sont rattachés les départements français du Nord et du Pas-de-Calais), partira de Malines (Belgique) pour Auschwitz, le 15 janvier 1944.

      

    Seuls 12 d'entre eux survécurent. Mais en France, dans les zones nord et sud (et même en Alsace annexée), il n'y a pas eu volonté des autorités, françaises ou allemandes, de déporter vers les camps d'extermination des nomades internés dans des camps français. Vichy se manifestera dans un autre registre, essayant de gruger les Allemands en envoyant des délinquants et des nomades au titre du contingent du travail obligatoire réclamé par le Reich.

      

    "Ce qui diminuera d'autant le nombre de jeunes travailleurs honnêtes que nous devons fournir", comme l'expliqua un inspecteur général des camps. Ce fut notamment le cas de 70 Tsiganes du camp de Poitiers.


    Les historiens du CNRS concluent donc que "la politique que suivent les Allemands en France vis-à-vis des Tsiganes ne répond pas à une volonté exterminatrice: elle obéit bien davantage à des impératifs militaires, étayés par des stéréotypes racistes.

      

    Sauf la différence dans la solution adoptée, à savoir l'internement plutôt que l'assignement à résidence, elle ne se différencie guère, en cela, de la politique française" (...). "La mise à l'écart suffit, et l'attitude des autorités montre que ce danger est loin de lui apparaître comme le plus menaçant."


    Dernière révélation de l'enquête: l'internement des Tsiganes ne prend pas fin avec la Libération. Même si les conditions de vie s'améliorent légèrement et que les libérations se multiplient, il reste, en France, 923 internés en avril 1945 et, en mai 1946, un an après l'arrêt des hostilités, les nomades seront les derniers internés à quitter les camps. Pourquoi? Une fois de plus, simplement par mépris et méfiance envers ces populations encore reléguées dans la marge alors que l'épuration bat son plein.

     


    (1) Voir notamment "L'Holocauste oublié. Le massacre des
    Tsiganes", par Christian Bernadac, France-Empire, 1979.


    (2) "Les Tsiganes en France, 1939-1946. Contrôle et exclusion", par Denis Peschanski, avec Marie-Christine Hubert et Emmanuel Philippon. Institut d'histoire du temps présent, mai 1994.
    (3) Parmi quelques études locales, il faut signaler le remarquable travail précurseur de Jacques Sigot sur l'un des principaux camps, celui de Montreuil-Bellay: "Ces barbelés oubliés par l'histoire, un camp pour les Tsiganes... et les autres, Montreuil-Bellay, 1940-1945", préface d'Alfred Grosser, éd. Wallada-Cheminements, 1994

     

    PHOTO: AU CAMP DE MONTREUIL-BELLAY EN 1944
    LE CAMP AUJOURD'HUI
    LE CAMP DE RIVESALTES

    INFOGRAPHIE: CARTE DE FRANCE
    DE 1940 À 1946 27 CAMPS D'INTERNEMENT POUR NOMADES


    En savoir plus sur http://www.lexpress.fr/informations/les-tsiganes-sous-l-occupation-l-enquete_598653.html#gKuPxPEp74oLJALA.99

     

     

     http://www.lexpress.fr/informations/les-tsiganes-sous-l-occupation-l-enquete_598653.html

     

     

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