• Madame PAULETTE HERON, résistante

     

     

    Madame Paulette Héron nous est apparue comme une petite femme vive et énergique : ses lunettes sombres qu’elle enleva souvent révélaient un visage expressif.

    Elle nous raconta son expérience avec passion, agitant souvent ses mains avec vigueur. L’atmosphère, un peu tendue du début de l’entretien, se détendit pour devenir finalement très amicale.

    La période de l’installation des Allemands en Normandie fut celle aussi d’une grave pollution des eaux de la ville de Caen. Elle eut pour conséquence une terrible épidémie de typhus, qui entraîna la mort de près de trois-cents personnes dont la sœur aînée de Madame Héron, âgée de dix-sept ans.

    Comme au Moyen-Age pour les pestiférés, les Allemands avaient fait placarder des affiches avec une tête de mort et une croix sur les maisons des malades où il était écrit : danger typhus. « A ce moment-là, j’ai décidé que je ne pouvais plus les laisser faire, je devais agir pour libérer notre pays. Et puis, vous savez, nous n’étions déjà pas très heureux d’être envahis quand les Allemands sont arrivés. Nous sommes avant tout Français ; notre devoir était de défendre notre pays, de le libérer de la domination allemande. Aussi, dès 1941, je me suis engagée dans la Résistance . »

    Travaillant alors à la préfecture du Calvados, Madame Héron a pu accumuler de nombreux documents et renseignements précieux pour la Résistance.

    Malgré les arrestations, elle poursuivit avec la même ardeur son action en faisant preuve cependant de plus en plus de prudence.

    Madame Héron nous expliqua comment était née la Résistance et comment fonctionnaient les réseaux. Le Général De Gaulle sur les ondes de la BBC, le 18 juin 1940, lança l’appel connu maintenant de tous. De cet acte, le Gouvernement Provisoire de la République Française (G.P.R.F) naquit. Avec d’éminents Français venus le rejoindre, le BCRA (Bureau Central de Renseignements et d’Action) fut crée. Jean Moulin, ancien préfet, fut nommé par De Gaulle premier délégué général et parachuté en France avec pour mission d’établir des contacts pour former des réseaux de renseignements et d’action.

    Ces réseaux devaient fonctionner avec des agents : Les agents P2, qui avaient signé un engagement pour toute la durée de la guerre plus six mois et qui étaient considérés comme des officiers ou sous-officiers.

    Les agents PI, qui étaient des agents permanents sans grade d’assimilation…

    Enfin et surtout, il y avait des agents occasionnels qui se chargeaient de petites informations. Ils pouvaient par exemple voler quelques tampons à la mairie ou à la feldkommandantur allemande, ce qui était fort utile à la réalisation de faux papiers.

    Le but des réseaux qui se constituèrent était d’avoir des liaisons rapides et fréquentes pour acheminer rapidement vers Londres tous renseignements recueillis sur l’implantation et l’action de l’armée d’occupation. Ils étaient en quelque sorte, le deuxième bureau traditionnel de l’armée française, qui avait des missions plus étendues.

    Ces réseaux se partageaient pour organiser trois actions essentielles : le renseignement, l’évasion et l’action.

    Ils disposaient de moyens importants : émetteurs-radios, liaisons par avions, par navires ou sous-marins. Par ailleurs, la presse clandestine fit son apparition dès 1940.

    La Gestapo et la Milice étaient des polices, respectivement allemande et française, qui fonctionnaient en raison des nombreuses lettres anonymes que certains Français leur envoyaient. Leur tâche principale fut de lutter contre les résistants.

    Ceux-ci, arrêtés, étaient torturés, envoyés en prison, ou même, déportés à partir de 1942. Madame Héron évoqua auprès de nous les atroces supplices qu’ils subirent.

    Sa mémoire garde le vif souvenir d’un homme : son propre beau-frère. Chirurgien, il avait une clinique, rue des Jacobins à Caen. Arrêté, il fut déporté à Auschwitz. Sa clinique fut réquisitionnée par la Gestapo qui y établit ses bureaux et le lieu de ses supplices : « On utilisait là, par exemple le supplice de la baignoire : on plongeait la personne sous l’eau jusqu’à ce qu’elle manque d’air, puis on lui demandait des renseignements sur son réseau. Certains sont morts noyés car ils n’ont pas voulu dénoncer leurs camarades. D’autres tortures, encore plus humiliantes, étaient aussi pratiquées. Il n’y avait en définitive que deux conclusions possibles : soit la personne arrêtée parlait, soit elle était tuée ou envoyée en camp de concentration.

    Bien sûr, nous étions considérés par les Allemands comme des espions, je reconnais que nous étions des hors-la-loi.

    Mais, c’était inadmissible d’utiliser la torture, la torture la plus avilissante pour nous faire parler. La devise du nazisme était l’esclavage de l’ennemi et la disparition de celui-ci. Il ne faut pas retirer aujourd’hui un sentiment de vengeance de ces actions, mais il faut s’en souvenir tout comme des horreurs des camps de concentration.

    « Mon beau-frère est mon à Auschwitz. Médecin au camp, il s’insurgea contre le traitement de ses malades : ils étaient en effet régulièrement battus… Les nazis le punirent d’atroce façon : il dut monter et descendre un escalier en portant une lourde pierre jusqu’à épuisement. Mon beau-frère tomba, l’Allemand qui le surveillait prit alors sa charge et lui fracassa la tête avec la pierre. Comme il n’était pas encore mort, on l’enterra debout et l’on fit passer un rouleau sur sa tête ! ».. Hitler, ajouta-t-elle, était l’incarnation totale du mal. La réalité de cette époque dépasse tout ce que l’on peut dire aujourd’hui. »

    Après la guerre, Madame Héron a exercé la fonction de Consul de France notamment en Pologne. Dans ce pays se trouvaient la plupart des camps de concentration. Dans ces camps, les juifs étaient entassés la nuit sur des planches, ils étaient habillés de loques, leurs cheveux étaient rasés. Le matin, les gardiens les réveillaient en les arrosant d’eau froide même lorsqu’il faisait moins quarante degrés, en hiver. L’appel se faisait à cinq ou six heures du matin, les prisonniers se tenaient en ligne près des barbelés électrifiés. Parfois certaines personnes tombaient d’épuisement, d’autres préféraient se suicider en se jetant sur les barbelés. Mais souvent, il arrivait que les autres prisonniers gardent ces morts debout pour recevoir leurs portions de nourriture…

    Nommée officier de rapatriement à la fin de la guerre, Mme Héron se souvient de sa rencontre avec un jeune juif auquel on avait remonté les bras à l’envers…

    Les fours crématoires pourtant nombreux et qui fonctionnaient sans arrêt, étaient insuffisants. Aussi les morts s’entassaient sur plusieurs mètres de hauteur devant les baraquements. Mais, il y avait pire : à Meizenek, la chaleur dégagée par les fours crématoires servait à chauffer la salle de bain du chef de camp !…

    Madame Héron était à la fin de la guerre à la Sécurité Militaire au rapatriement des déportés féminines de Ravensbruck à Annemasse. Elle accueillit ces femmes qui étaient encore habillées de robes à rayures, avec aux pieds des morceaux de bois tenus par des ficelles… Sur leur tête complètement rasée apparaissait une double raie qui avait été établie pour mieux les repérer en cas de fuite… « Elles sentaient le cadavre » ajouta Madame Héron… « Plus on est cruel, plus on cherche à être cruel ; c’était la cruauté la plus infernale, c’était terrible. Si vous trouvez que ce n’est pas un acte de sadisme… Ces tortures pour extirper les dénonciations atteignaient à la dignité de l’Homme. C’était une course infernale vers l’extermination, juifs et aryens confondus.

    « Mais le pire c’est que tout était programmé. Les Nazis savaient que s’ils vous donnaient tant et tant de nourriture à manger, vous alliez mettre tant et tant de jours à mourir. Ce n’était pas une guerre loyale, c’était une infernale saleté, quelque chose d’immonde ! Tout semblait normal, on pouvait tout se permettre. Celui qui tuait le plus, c’était le vainqueur. C’est l’homme qui a fait tout cela ! On n’a pas le droit de massacrer les hommes, on n’a pas le droit à une cruauté aussi sauvage. C’était le mal pour le mal… Je ne veux plus trop y penser, mais de toutes ces atrocités il faut tirer une philosophie :

    Si les hommes pouvaient comprendre que le bonheur est simple, proche et facile et que seule la tolérance et la compréhension en sont les principaux éléments» !

    Après la guerre, Madame Héron a connu des gens qui ont été torturés par la Gestapo. Mais ces personnes ont une certaine pudeur à révéler ce qu’elles ont subi. Leurs supplices étaient tellement avilissants qu’elles ne diront pas certaines choses…

    Chanceuse, Madame Héron n’a jamais été arrêtée. Mais alors que, jeune comédienne, elle participait à une représentation du Jeu de l’amour et du hasard de Marivaux, elle apprit qu’elle allait être incarcérée. Elle dut s’enfuir et ce fut pour elle le début d’une longue pérégrination. Désormais, elle ne resta jamais pendant plus de vingt-quatre heures au même endroit, et dut même une fois adopter pour cachette un asile de fous… Malgré cela, elle put et voulut poursuivre l’accomplissement des missions qu’on lui confiait.

    Avez-vous déjà pensé que la Résistance serait vaincue par la Milice et la Gestapo ?

    « Il était temps que les Américains débarquent. Nous étions de plus en plus attaqués, les réseaux étaient infiltrés par des Allemands aidés de collaborateurs français.

    La milice de Pétain était constituée en général déjeunes gens volontaires, souvent « anarchistes ». Ils étaient attirés à cause de la politique ou par l’appât du gain.

    Brière, chef français de la Gestapo pour la région de Caen, aurait, selon Madame Héron, abattu froidement dans la rue et sans motif véritable, une cinquantaine de personnes. Il causa de nombreuses difficultés au réseau, à tel point qu’on jugea indispensable de l’exécuter.

    Le réseau Arc en ciel de Madame Héron a d’abord demandé l’autorisation à Londres de l’éliminer. Puis Jean Héron, son mari et deux autres camarades sont passés à l’action le 15 mai 1944.— « Malheureusement, cet attentat ne passa pas inaperçu, et il y eut de graves répercussions sur notre réseau ». En effet, le jour du Débarquement allié, le 6 juin 1944, à la prison de Caen, près de quatre-vingt-dix-sept personnes furent tuées, dix-huit résistants sur les quarante que comportait le réseau furent fusillés les uns après les autres. Parmi eux, le propre père de Madame Héron. Deux résistants de ce groupe eurent miraculeusement la vie sauve :

    le nom du premier fut mal prononcé par les Allemands et il ne sortit pas de sa cellule, le deuxième qui était un enfant de treize ans fut épargné.

     

    La propre mère de Madame Héron fut emprisonnée elle aussi.

     

    Dans la grande confusion qui régnait lors du Débarquement, par manque de temps peut-être, elle fut relâchée comme la plupart de ses camarades. Fuyant les bombardements et les Allemands, elles se réfugièrent quarante jours dans les champignonnières de Fleury-sur-Ome. Sur les quatre-vingt-dix-sept personnes tuées à la prison de Caen, aucun corps n’a jamais été retrouvé à ce jour.

    Ce n’est qu’après le Débarquement, et avec les Américains, que Madame Héron regagna Caen. A la prison, seul et ultime souvenir de son père, un pardessus taché de sang…

    Pensez-vous qu’une situation semblable à celle que vous avez connue pourrait se reproduire à l’avenir ?

    « Aujourd’hui, je pense que l’Eurone unifiée est une garantie pour la démocratie. Mais le danger vient de la dissolution de l’URSS et de la perspective persistante d’un gouvernement islamiste en Algérie.

    Croyez-vous que les jeunes, aujourd’hui, résisteraient comme vous l’avez fait ?

    —Oui, je crois à la jeunesse. Elle a besoin de faire quelque chose, de défendre des idées. »

    Cette expérience vous a-t-elle rendue plus tolérante ?

    « Cette expérience m’a donné le sens des vraies valeurs. J’ai connu de vrais patriotes : j’ai vu que l’homme était capable de donner sa vie contre la liberté de son pays. C’était un choix de devenir’ résistant, chacun savait ce qui 1′ attendait. Il n’y avait alors plus de différence de classe sociale entre les résistants… La tolérance, c’est que chacun a le droit d’être ce qu’il est, pourvu qu’il ne nuise pas à son prochain »

    Madame Héron a reçu comme récompenses pour son courage : la croix de guerre avec citation, la médaille de la Résistance, la croix nationale du mérite, la croix de guerre polonaise.

    Nous nous sommes séparées de Madame Héron après un repas pris en commun. Nous étions tous à la fois émus et enthousiasmés par ces rencontres. Nous avions pu discuter avec des gens exceptionnels qui avaient affronté des situations difficiles avec un courage remarquable. Ces personnes avaient une expérience de la vie qu’elles ont su faire partager. J’ai entendu plusieurs élèves s’exclamer que ces entrevues resteraient à jamais gravées dans leur mémoire.

    Ce séjour à Caen m’a donné un nouvel intérêt pour cette période de l’Histoire,

    une meilleure compréhension de 1a guerre, et un regard neuf sur le monde actuel.

    L’humanité en a-t-elle tiré des leçons ?

    Combien de temps l’Europe se rappellera-t-elle de ces horreurs, et dira-t-elle : Plus jamais ça ! Dans le monde, des guerres persistent toujours : Non loin de nous enYougoslavie ; en Azerbaïdjan… E ceci depuis le commencement de l’humanité…

    Y aura-t-il un jour un espoir de paix durable et de tolérance sincère entre le hommes ?…

    Propos recueillis et mis en forme par A B, 14 ans

     

     

    sources : https://sites.google.com/site/parolesderesistantsnormands/6-paulette-heron

     

     

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