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    JE VOIS HISSER POUR LA PREMIERE FOIS DE MA VIE LE DRAPEAU FRANÇAIS

     

    Madame Joseph TOUTAIN, née Françoise ETIENNE, avait neuf ans en juin 1944. Elle a vécu le drame avec des yeux d'enfants. Aujourd'hui, c'est une scientifique, professeur comme son mari, à l'Université de Rouen. Tous deux font de la recherche.

     

     

     

     

     

    5 Juin 1944...

     

    Le couvre feu est arrivé. Nous devons rentrer. Il est 22 h-22 h 30. II fait encore jour. Avec mon père, nous nous amusons à regarder, par la fenêtre, une partie de ballon qui s'organise entre des soldats allemands et deux ou trois «ouvriers boulangers» qui depuis quelques semaines habitent dans la maison en face de chez nous. Cette partie est interminable et une fois couchée, j'entends encore les voix, les cris... A deux heures du matin, retentissent les premiers grondements du D. Day... Nous avons appris plus tard que les «ouvriers boulangers» à ce signal allèrent trouver leur logeuse, lui dirent: «Nous allons retrouver nos amis». Fin juillet 44, nous avons eu la surprise de voir arriver dans une voiture militaire un officier Anglais qui venait saluer ses anciens propriétaires.

     

     Fichier:Grimbosq forêt.jpg

     

    Matin du 6 juin à 9 heures

     

    Surprise !... L'électricité, qui chaque matin était coupée, fonctionne toujours... Les roulements sourds de la nuit continuent plus ou moins fortement, mais malgré la perception de quelque chose de très important, la vie est la même à la maison et je ne vais pas en classe.

     

    Avec Madeleine, notre petite bonne, dont le frère, résistant dans la forêt de Grimbosq (Note de MLQ: à 21 km au Sud de Caen), a été arrêté par la Gestapo en avril 1944 et incarcéré à la Maison d'Arrêt de Caen, nous allons cueillir quelques légumes dans le jardin. Tout à coup nous entendons distinctement une fusillade. Nous écoutons...

    «Elle vient de la prison» me dit Madeleine. Silence... Nous écoutons toujours. Brusquement, Madeleine se met à pleurer et à crier: «On fusille mon frère, on fusille mon frère». Elle rentre en courant près de ma mère... Elle ira, dans la matinée, à la porte de la prison, mais n'apprendra rien. Beaucoup plus tard, la Croix-Rouge lui fera connaître la mort de son frère, non parmi les fusillés du 6 juin, mais à Odessa.

     

    SOURCES: Collection Résistance et Mémoire

     

    L'arrière de la Maison d'arrêt de Caen  

     

    En fin de matinée, arrivent à la maison plusieurs pensionnaires de l'Institut St Joseph (Note de MLQ: rue des Rosiers), car celui-ci, par prudence, renvoie ses élèves dans leurs familles ou chez leurs correspondants. La maison commence à se remplir.

     

     

     

    6 juin 13h-13h30

     

    La sirène mugit, une alerte. Après un court séjour dans la cave, nous sortons dans la rue et, dans un faible rayon de soleil, nous voyons briller les «vagues» de bombardiers et tomber les chapelets de bombes sur la ville… La désolation s'installe. Dans l'après-midi, arrive dans notre quartier un cortège de Caennais hébétés, poussiéreux. La maison continue à se remplir. C'est mon oncle, ma tante, des amis. Le soir, nous sommes une vingtaine. Un dortoir de fortune s'installe dans notre cave. Les matelas sont alignés les uns près des autres et commence ainsi la longue période où nous dormirons habillés, enroulés dans une couverture.

     

     

     

    Fin juin 1944

     

    La journée a été difficile, le pilonnage des obus presque constant. (Je savais très bien distinguer le «départ» et «l'arrivée» des obus). Tout à coup, un groupe de soldats allemands descendant du front entrent dans la maison, font de grands gestes et se dirigent vers le poulailler et emportent poules et œufs fraîchement pondus.

     

    J'avais reçu l'ordre de mes parents de ne pas me montrer si des soldats se présentaient chez nous... J'ai désobéi. Regardant ces hommes au visage noirci, avec des colliers de balles autour du cou, j'ai demandé : «Anglais... Boum... Boum... Loin ?»... La réponse fut «Ya... Ya... deux mille mètres». C'était exact. Le front, sur le village d'Authie, était bien à cette distance de chez nous.

     

    Le lendemain, l'Abbé LENORMAND, alors vicaire de la paroisse St-Etienne, célèbre, sur les conseils de Monseigneur des Hameaux , dans la cave de l'épicerie café Marguerie, une messe où tous les habitants du quartier sont conviés. Une table de cuisine recouverte d'un drap sert d'autel. La flamme vacillante d'une bougie éclaire la pièce. Les fidèles sont debout, les enfants au premier rang. Après avoir donné une absolution collective, le prêtre distribue la communion et à ce moment précis des tirs d'obus se font entendre. Malgré cela, la cérémonie s'achève sans précipitation et c'est dans un silence seulement troublé par les sifflements des obus que tous nous avons récité le «Notre Père».

     

    Notre premier séjour dans l'Eglise St-Etienne.

     

    Quelques jours plus tard, des SS, revolver au poing, pénètrent bruyamment dans la maison, regardent notre groupe rassemblé dans la cave, nous font sortir dans le jardin et après une visite de toutes les pièces avec mon père, nous chassent rapidement. Alors, notre petit groupe descend la rue de Bayeux et gagne l'Eglise St-Etienne. Je me souviens encore de cette entrée tardive dans l'abbatiale où se dégage une atmosphère sombre et tiède à la fois. Dans les bas-côtés, dans les chapelles, je revois des groupes alignés, disparates, formant de petites cellules où des matelas ou de la paille déposés sur la dalle, constituent le mobilier essentiel. Tout est sombre, tout est gris... Et ce qui m'étonne le plus c'est que l'on puisse parler à voix haute. Nous trouvons des amis qui nous accordent une place. On se tasse et nous voilà allongés pour la nuit... Le lendemain matin, la vie s'anime dans l'église. On fait une toilette rapide sans eau et çà et là des femmes préparent les repas. On se salue, on se rend une petite visite. Sur le parvis, on entend: «Bien dormi ?... Nuit tranquille...» C'est bien la vie d'un village.

     

     

    Dans la matinée, la messe est célébrée dans le plus grand recueillement. Mon père, ensuite, se rend rue de Bayeux. La maison est vide de tout soldat. Alors nous regagnons notre domicile et en entrant dans le salon, nous voyons les restes d'un repas sur le plancher et même le phonographe portant une valse de Strauss inachevée.

     

     

     

    7-8-9 juillet Soirée du 7 juillet

     

    Les grondements sont de plus en plus forts, les accalmies de plus en plus rares. Nous allons nous allonger sur nos matelas, quand un nouveau bombardement commence. D'énormes roulements nous assourdissent, tous les carreaux tombent. Un souffle a pénétré dans la maison. Nous sommes tous précipités les uns contre les autres... Une bombe est tombée pas loin... Elle devait couper la rue de Bayeux. Les meubles sont déplacés, mais nous sommes en vie et aucun blessé.

     

    A cet instant une troupe de soldats SS arrive hirsute dans la cave, nous chasse une deuxième fois et lourdement, péniblement avec un petit sac à main, nous redescendons vers l'Eglise St-Etienne. Mais horreur ! Le bas de la rue de Bayeux est devenu un immense cratère fumant où les équipes de secours d'urgence travaillent. Je n'oublierai pas ce spectacle.

     

    Avec difficulté, nous arrivons à l'Eglise St-Etienne et, là, commence une longue nuit d'attente, d'angoisse, Monseigneur des Hameaux apportant à chacun une parole de réconfort.

     

    Le samedi 8 juillet, au matin, l'abbatiale est surpeuplée. Alors nous allons nous installer dans la Chapelle de l'Ecole Normale de Jeunes Filles (Impasse St Benoît), bâtiment de l'époque de Guillaume-le-Conquérant.

     

     

     

    Repère:1= chapelle du Palais Ducal ou de l'Ecole Normale de Filles
    2= Clocher du Monastère couvent de la Visitation
    3= Chapelle du Bon Sauveur
    4= Ecole Normale de Filles, Hôpital complémentaire dirigé par le Dr Vigot
    5= Impasse St Benoît

     

     

    Là, pendant une journée, nous attendons... On sent très bien que la fin du siège est proche.

     

    De temps en temps, nous allons à l'Eglise St-Etienne pour essayer de recueillir quelques nouvelles qui sont souvent contradictoires. La nuit est longue, les grondements violents et permanents. Le dimanche matin, on apprend que La Maladrerie est prise par les Canadiens. Nous attendons... Ce n'est que dans l'après-midi que l'on voit apparaître les premiers soldats alliés en file indienne, aux aguets, le casque recouvert de feuillage. Mon père se dirige vers l'un d'entre eux et lui dit :«Pas trop dur ?... Vous devez être fatigué ?»...

    Fichier:Canadians in Caen.jpg 

    La réponse nous surprend

     

    «Oui... un p'tit brin !».

     

    Il parle français. C'est un Canadien.

     

    Monseigneur des Hameaux sort sur le parvis et se prépare à accueillir les Libérateurs avec joie mais gravité. Alors, au milieu d'une foule silencieuse et très émue, je vois hisser pour la première fois de ma vie le drapeau français.

     

     

    Photo collection Jean-Pierre Benamou avec son aimable autorisation

     

    Préparation de la cérémonie du 9 juillet vers 18H00 sur la place du Lycée, à gauche le portail d'entrée de Saint-Etienne

     

     

    Photos prises du balcon du Parloir du Lycée Malherbe (voir photo ci-dessous) A droite photo Roger Tesnière.

     

     

    Photo collection Jean-Pierre Benamou avec son aimable autorisation

     

    Localisation de la photo:

     

     

    Dans le fond le Parloir, à gauche le porche d'entrée de Saint-Etienne.

     

     

     

     Voir à la fin de ce film la cérémonie

     

     

     

    Un peu plus tard

     

    Les prêtres de St-Etienne organisent une cérémonie religieuse en Action de Grâce. La plupart des occupants de l'Abbaye aux Hommes ont quitté les lieux. Dans le chœur, Monseigneur des Hameaux entonne le «Tantum Ergo» quand un fracas épouvantable retentit sous les voûtes. Un obus vient de toucher l'église. Malgré les cris, les bruits de pierre et vitraux brisés, les fidèles restent sur place et le prêtre donne à tous le Salut du Saint Sacrement.

     

    C'est là, la dernière image souvenir d'un enfant pendant le siège de Caen.

     

     

     

    Témoignage paru en juin 1994 dans la brochure

     

    ECLATS DE MEMOIRE

     

    TEMOIGNAGES INEDITS SUR LA BATAILLE DE CAEN
    recueillis et présentés

     

    par Bernard GOULEY et Estelle de COURCY
    par la Paroisse Saint-Etienne-de-Caen
    et l’Association des Amis de l'Abbatiale Saint-Etienne

     

    Reproduit avec leur aimable autorisation

      

      

      

    SOURCES : SUPERBE BLOG

    http://sgmcaen.free.fr/temoignage-francoiseetienne.htm

     


     

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